Des curseurs pour caractériser un livre de prose

Une chronique publiée le 23 juillet 2024

À l'ère où les réseaux sociaux valorisent l'ultra-court, écrire un roman comme Le Premier Fou, digressif, décalé, et franchement verbeux, semble aller à contre-courant de toutes les « bonnes pratiques » du moment. Certains m'ont reproché ses premières pages déroutantes et son narrateur bavard. Pourtant, tout est voulu : le récit oscille volontairement sur un spectre entre intrigue solide et jeux stylistiques assumés, entre fantasy épique et prose anachronique. Pour objectiver cela, j'ai créé des « curseurs » pour chacun de mes livres. Leur but ? Guider guider le lecteur vers les ouvrages correspondant le mieux à son profil.

Des curseurs pour caractériser un livre de prose

J’aimerais pour une fois faire un post long et plein de texte, c’est-à-dire allant à l’encontre de tout ce qui est efficace selon la science marketing actuelle des réseaux sociaux, d’après laquelle « les gens ne lisent plus » et surtout « veulent consommer des images et des blagues, mais n’ont pas le temps (?) pour tout ce qui dépasse les 200 caractères ». 🤔

Alors accrochez-vous, les 3 personnes en arrêt maladie ayant exceptionnellement du « temps pour eux », et les 2 robots Google qui vont punir ma loquacité dans le système de recommandations, c’est parti, je vais écrire du texte (j’ai le droit, c’est ma passion). 🤓

Bon, contrairement à ce que ces deux premiers paragraphes (ou plutôt pavés !) peuvent laisser penser, je ne suis pas là pour parler du fonctionnement des publications Facebook, mais bien de mon roman.

Le Premier Fou est un livre assez particulier : tout au long du récit, mais surtout dans la première partie, la narration est disruptive, digressive (comme l'intro de ce post), le narrateur est verbeux et amateur d’humour facile (je ne sais pas d'où ça vient 🙊). On m’a déjà fait le reproche que « du coup, l’histoire n’avance pas assez au début », et que « tout devrait être comme la deuxième moitié, plus rapide ». Je comprends ce point de vue, évidemment, d’autant que la quatrième de couverture donne l’illusion qu’on va immédiatement être plongé dans de la grosse fantasy traditionnelle.

Mais dans le cas du Premier Fou, plusieurs choses doivent à mon sens être mises dans la balance.

D'abord, il me semble important de mentionner l'existence d'un spectre dans toute littérature. D'un côté, il y a la fiction écrite dans le but absolu de raconter une histoire. L'idée est de faire une présentation au « premier degré » de prouesses, coups de théâtre, événements incroyables, personnages impressionnants, etc. Certaines œuvres très connues, souvent fortement teintées d'un genre littéraire bien délimité (fantasy, polar ou autre 🧙) se trouvent à cette extrémité du spectre. À l'autre extrême, on retrouve des écrits totalement absurdes d'un point de vue scénaristique, mais marqués par une plume à la personnalité forte (au niveau stylistique, donc). Ces ouvrages-là tirent parti d'une certaine maîtrise de la langue, s'appuyant sur le postulat que celle-ci a suffisamment de substance en elle-même pour faire en sorte qu'un texte « se tienne ». C'est plus rare sur le marché, mais ça existe. 🪭

Et puis, bien sûr, il y a tout l'océan de possibilités entre ces deux balises. La plupart des récits se baladent quelque part sur ce spectre, ni tout à gauche ni tout à droite, mêlant les plaisirs d'une intrigue bien ficelée à ceux que l'on tire des belles tournures et des effets de style permis par la langue. C'est quelque part au cœur de ce continuum, sans doute un tantinet davantage du côté des jeux linguistiques, que se positionne Le Premier Fou : certes, on y raconte quelque chose de consistant et de concret, mais ma volonté a toujours été de le faire en dansant avec le français, en l'élevant au-delà de son rôle usuel de simple vecteur d'informations.

Dès lors, il ne faudrait pas vouloir cantonner le roman à un style connu, alors qu'il représente (à dessein) un genre à part, inclassable. Ce « parti pris », de mêler fantasy historique, action et aventure à une prose décalée et anachronique, n’est pas du goût de tout le monde, comme tous les partis pris, mais il n’en reste pas moins que c’est un choix totalement assumé. En particulier, le narrateur est (et c’est voulu) un personnage à part entière de l’histoire. Peut-on reprocher à un personnage de trop donner son avis ? C’est un autre débat… 🙄

Ensuite, évitons l'amalgame entre digressions (et donc sous-histoires, anecdotes, etc.) et descriptions. Le but de mes digressions, au-delà de divertir ou d’amuser, est de venir planter dans l’esprit du lecteur quelques graines, qui pourraient (ou pas) éclore dans la suite de l’histoire. Comme le Premier Fou est construit à la façon d’une fresque, chaque détail pourrait (ou pas) avoir son importance dans la suite ; mais dans tous les cas, les informations transmises servent à se plonger dans l’univers du récit, et d’en savoir plus sur un de ses personnages principaux (j’y reviens plus bas). Ce côté un peu mystérieux, façon « escape game », sera encore plus important dans le tome 2.

De leur côté, les descriptions peuvent jouer le même rôle que les digressions, à la différence qu’elles sont naturellement disséminées dans toutes les pages de l'ouvrage, et qu’elles se révèlent souvent cruciales pour créer un certain rythme dans le récit – là où les digressions, elles, font justement partie intégrante dudit récit, du moins tel que présenté par le narrateur, et n’ont pas de rapport (direct) avec le rythme de la plume.

Il est vrai que, comme lecteur, on a parfois envie que « ça avance » et qu’il y ait de l’action, parce qu’alors on a l’impression d’être productif, de lire plus efficacement. Cela dit, ne faut-il pas parfois (toujours) profiter du voyage ? 🧳(et hop, un emoji-valise) 🧳(hop, un deuxième)

J’ajouterai, même si c’est un peu facile de ma part, que la construction de cette narration spécifique au sein du Premier Fou m’est nécessaire dans le deuxième opus, encore en chantier, et qui – vous le constaterez si vous le lisez – rompt totalement, mais pour une bonne raison, et sans s’en affranchir totalement (c’est assez mystérieux comme teaser là ?), avec cette particularité du Premier Fou. Le rythme y est en effet plus haletant, dans l'action, un peu comme la seconde partie du premier volet. Mieux : le deuxième tome va, notamment à travers ces choix stylistiques, donner sens à ceux (de travers) du Premier Fou ; encore heureux, car j’avais le 2 en tête tout au long de l’écriture du 1, donc l’un (ou plutôt le deux) répondra bien évidemment à l’autre de façon cohérente. (Quelqu'un a suivi ? 🫣)

Enfin, et c’est probablement le plus fort de mes arguments – je l’ai gardé en dernier pour récompenser ceux qui lisent jusqu’au bout –, il faut se poser la question de l’histoire racontée. Est-ce l’histoire du premier bouffon du roi ? Ou est-ce celle d’un village perdu ? Ou bien, celle de… quelqu’un d’autre encore ? Je vous laisse méditer sans en dire plus, parce que je ne veux pas influencer votre vision plus que nécessaire (et il me faut garder de la matière d’analyse post-écriture sous le coude), mais pour résumer, à mes yeux, le style d’écriture participe dans certains cas autant à l’histoire et à la présentation de ses personnages que les rebondissements du récit en tant que tel. Cela rejoint évidemment l'idée de ce « spectre » exposé plus haut.

Au passage, on m’a aussi déjà dit « tiens, pour un premier roman, je serais parti sur quelque chose de plus conventionnel, surtout dans les premières pages, histoire de mettre les éditeurs en confiance ». C’est vrai, d’un point de vue purement rationnel ou stratégique, j'aurais pu écrire un polar traditionnel avec une enquêtrice sexy en personnage principal, en ouvrant le bal sur la découverte haletante d'un corps coupé en deux par un bilboquet en métal mauve. Mais ce serait oublier qu’écrire de la prose – où que l'on se situe sur le spectre – est une activité créative, voire expérimentale. Or je suis assez opposé à l’idée de museler sa créativité pour faire plaisir, surtout quand l’activité créative en question est avant tout un loisir et non un gagne-pain orienté rentabilité. 😊😊😊 (Cela dit, cette histoire de meurtre à coups de bibloquet rembourré me donne des idées pour un thriller pas comme les autres...)

Alors oui, j’ai fait des choix clivants, oui, le Premier Fou fait un peu ovni, non, on n’a pas l’habitude de ça, mais c’est ce que je voulais : un livre unique dans son genre, bien écrit et divertissant ; et d’après les quelques retours que j’ai reçus, ces défis-là ont été relevés… 🥵

Alors ça y est, j’ai franchi le point de non-retour : j’ai ajouté, sur la page détaillée de mes livres, des curseurs indiquant leur degré d’illisibilité :

  • un continuum donnant une idée d'à quel point le récit est terre-à-terre (on raconte une histoire, point barre) ou, à l'autre extrême, lunaire (on passe son temps à digresser, on fait davantage de la méta-narration qu'autre chose) ;
  • une estimation du « profil de lecteurs » idéal pour chaque ouvrage, dans le sens où l'on peut s'adresser à tous les lectorats possibles (style très abordable) ou plutôt à des niches de lecteurs expérimentés (style très particulier).
Sans surprise, tous mes ouvrages sur le spectre. 🫨 C’est là qu’on se rend compte, allez, j'avoue, que Le Premier Fou n’était peut-être pas le meilleur lancement de carrière… 🤔

Voilà voilà, c’était long, alors j’ai quand même demandé à une IA de générer des images pour accompagner le post, ça permet d’avoir plus de clics, paraît-il... D'ailleurs voici un lien sur lequel j'aimerais que vous cliquiez (remarquez le "call to action" !) : la page dédiée au Premier Fou. 🤹